En 2023, plus de 60 % des tâches répétitives dans l’industrie manufacturière mondiale passent désormais sous contrôle de systèmes automatisés. Pourtant, le secteur des services enregistre dans le même temps une montée en flèche de la demande pour des compétences profondément humaines, impossibles à confier à des algorithmes ou des robots. Selon l’OCDE, les écarts de rémunération entre professions qualifiées et non qualifiées atteignent des sommets jamais vus depuis vingt ans.Certains États misent sur la robotisation tout en injectant des fonds pour aider à la reconversion professionnelle. Des entreprises procèdent à des licenciements massifs, d’autres peinent à trouver main d’œuvre pour les métiers du futur. L’évolution de l’emploi se joue alors selon des rythmes disparates, d’un secteur ou d’un pays à l’autre.
Le progrès technique, entre accélérateur de changements et source de bouleversements pour le travail
Le progrès technique avance par à-coups, sans jamais respecter un schéma établi. Il bouleverse les habitudes, pousse à revoir les équilibres, modifie sans prévenir la relation entre facteur travail et facteur capital. Depuis la machine à vapeur jusqu’aux technologies de l’information et de la communication (NTIC), chaque rupture technique apporte son lot de gains de productivité et d’inventions inédites, mais laisse également dans son sillage des équilibres remis en jeu.
La destruction créatrice de Schumpeter, palpable aujourd’hui, comporte deux faces : elle élimine l’ancien monde, remodèle le paysage économique, puis ouvre la voie à des activités inédites. Philippe Aghion éclaire ce phénomène : en misant sur l’innovation, la croissance endogène permet un renouvellement permanent là où la croissance exogène plafonne. Dorénavant, l’agilité à embrasser les chocs technologiques supplante la seule accumulation de machines ou d’installations.
Personne, pourtant, ne peut tracer la suite avec certitude. Robert Gordon s’interroge : et si nous connaissions une véritable stagnation séculaire ? Les gains de productivité offerts par les NTIC valent-ils ceux de l’électricité en leur temps ? Les contestations fusent, mais un constat s’impose : la robotisation, les plateformes numériques et la toute-puissance des algorithmes bouleversent non seulement les emplois, mais aussi nos modes de coopération et la place de l’humain dans la chaîne de valeur.
Pour saisir l’ampleur de ces évolutions, quelques points majeurs méritent un coup de projecteur :
- Innovation : elle agit comme levier de transformation de l’économie et redéfinit les facteurs de production à grande vitesse.
- Productivité : elle renforce la compétition et pousse salariés comme employeurs à revoir leurs exigences.
- Destruction créatrice : elle impose, aux secteurs et à chacun, de se réinventer sans trêve.
À ce rythme, une interrogation prend forme : le travail parviendra-t-il à tenir la cadence effrénée impulsée par le progrès technique, ou risque-t-il de rester englué dans des logiques datées ?
Quels emplois et quelles compétences sont réellement fragilisés ou portés par la vague ?
La mutation technologique ne touche jamais au hasard. L’automatisation s’attaque d’abord aux tâches répétitives, facilement codifiables, souvent assurées par des salariés moins qualifiés. Industrie, logistique, saisie de données : sur ces fronts, la machine prend la main. En première ligne, le chômage technologique frappe avant tout les travailleurs exposés, tandis que les emplois les plus sécurisés se concentrent sur le haut de l’échelle des qualifications.
Mais ce découpage ne s’arrête pas là. Les métiers intermédiaires, eux aussi, se voient déstabilisés sous la pression des algorithmes. Inversement, les emplois très qualifiés, développeurs, ingénieurs, chefs de projet, voient leur cote grimper toujours plus haut. L’entreprise mise alors sur son capital humain, qu’il s’agisse d’industrie ou de services.
On observe sur le terrain plusieurs tendances frappantes :
- Les emplois peu qualifiés, à faible valeur ajoutée, se retrouvent menacés en priorité par la robotisation.
- Les postes où la réflexion, la capacité créative ou l’analyse prennent le dessus, conception, conseil, gestion de données, gagnent chaque année en attractivité.
- La montée en flèche des inégalités de revenus donne un sérieux coup d’accélérateur à la nécessité de mobilité professionnelle.
Le progrès technique dans l’emploi agit donc comme un révélateur. Il accentue la demande de profils flexibles : savoir s’adapter, résoudre des problèmes complexes, manipuler des outils numériques. Travailler, ce n’est plus seulement exécuter ; c’est apprendre en permanence, anticiper, repenser sa valeur. La connaissance devient un levier de reconnaissance.
Se réinventer : comment les travailleurs et les collectifs s’organisent face à l’automatisation
Face à la vague de la transition technologique, les salariés se retrouvent à l’épreuve de la transformation des compétences. Pour transformer la contrainte en opportunité, beaucoup investissent dans la formation continue : programmation, analyse de données, gestion de projet… Autant de domaines qui s’imposent alors que l’automatisation rebattait déjà les cartes de la production. Flexibilité et mobilité deviennent deux ressources clés.
On ne peut aujourd’hui miser sur la seule formation initiale. Les entreprises avancent sur deux fronts : encourager la montée en compétences du personnel et engager des ressources dans la recherche et développement pour préserver leur avance. Valoriser le capital humain, c’est déclencher un cercle vertueux : nouveaux outils, nouvelles fonctions, chances inédites pour ceux qui osent se réinventer. Pourtant, beaucoup restent sur la touche, déstabilisés par la vitesse des transformations.
Les dispositifs publics entrent en scène pour apporter des soutiens : accompagnement à la reconversion, parcours individualisés, développement des filières techniques et scientifiques. Le rôle de la protection sociale devient central pour limiter la casse et amortir le choc des transitions. Mais tout cela ne peut prendre corps sans coordination, sans anticipation des besoins du terrain, ni moyens concrets.
Pour cerner les leviers à l’œuvre dans cette transformation, trois points sont à retenir :
- La transition technologique fait évoluer le rôle de tous les maillons de la chaîne productive.
- L’innovation impose de rester en capacité d’apprendre tout au long de sa carrière.
- C’est l’équilibre subtil entre efforts de formation, stratégies d’entreprise et engagement public qui conditionne l’impact de cette mutation.
Un nouveau paysage du travail : quelles perspectives demain pour l’économie et la société ?
Le progrès technique ne fait pas que repousser les frontières entre humain et machine. Il oblige à repenser la croissance économique sous le prisme des limites écologiques. Pollution, dérèglement climatique, tensions sur les ressources : tous ces paramètres bousculent les réflexes hérités du XXe siècle. Mutation vers les énergies renouvelables, essor de l’économie circulaire : la réflexion autour du facteur travail doit désormais intégrer ces nouveaux enjeux.
Face à l’essoufflement des gains de productivité, une question revient. Est-ce le signe d’une stagnation séculaire, comme le laisse entendre Robert Gordon ? Ou ne vivons-nous qu’une phase de transition, en attendant que de nouveaux courants d’innovation déploient tous leurs effets sur la production et l’emploi ? Philippe Aghion insiste : à chaque avènement technologique, des métiers disparaissent, d’autres naissent, souvent plus qualifiés, toujours plus exigeants.
Nouvelles urgences de régulation et de redistribution
Dans le débat public, trois chantiers dominent la réflexion contemporaine :
- Partager les fruits du progrès, dans un contexte de montée des inégalités, devient un sujet brûlant.
- Adopter une régulation adaptée pour accompagner la transformation du travail s’impose comme une nouvelle norme.
- L’organisation de la production pivote en faveur de modèles plus sobres et plus résilients, face au défi écologique.
L’essor de l’innovation verte traduit une aspiration collective vers un développement qui ne tourne plus le dos à la planète. Les entreprises ajustent leur cap, les salariés redessinent leurs trajectoires, les États tentent d’articuler les bonnes mesures. Impossible aujourd’hui de dissocier le progrès technique des contraintes physiques : désormais, aucun pas en avant ne se fait sans l’ombre portée du monde réel.

